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e. Ce sont des montagnes de
quartz laiteux. Elles sont dominees par des pics de formes diverses, nus
et brillants; d'enormes masses pendent sur les profonds abimes: les
ravins, comme les hauteurs, sont depourvus d'arbres. La vegetation qui s'y
montre a tous les caracteres de la desolation. Les deux sierras convergent
vers l'extremite orientale de la vallee. Du sommet que nous occupons, et
qui se trouve a l'ouest, nous decouvrons tout le tableau. A l'autre bout
de la vallee, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous
reconnaissons une foret de pins, mais elle est trop eloignee pour que nous
puissions distinguer les arbres. La riviere semble sortir de cette foret,
et, sur ses bords, pres de la lisiere du bois, nous apercevons un ensemble
de constructions pyramidales etranges. Ce sont des maisons. C'est la ville
de Navajoa!
Nos yeux s'arretent sur cette ville avec une vive curiosite. Nous
distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient a pres de dix
milles de distance. C'est une etrange architecture. Quelques-unes sont
separees des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous
voyons flotter des bannieres. L'une, grande entre toutes, presente
l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la
ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes
qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des etres humains. Il y en
a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en
voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant
devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns
sont sur les bords de la riviere, et nous en apercevons qui plongent dans
l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le
bon etat d'entretien, paturent tranquillement dans la prairie. Des troupes
de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en
voltigeant le courant sinueux de la riviere. Le soleil baisse; les
montagnes reflechissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux
resplendissent sur les pics de la sierra meridionale. La scene est
imposante par sa beaute et le silence qui l'environne. Combien de temps
s'ecoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de
meurtre et de pillage?
Nous demeurons quelque temps absorbes dans la contemplation de la vallee
sans proferer un seul mot. C'est le silence qui precede les resolutions
terribles. L
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