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ve tombe lourdement, le choc a ete si violent qu'il demeure etendu
de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
doute pour personne, les deux epaules ont a la fois touche la terre. Les
vieillards se levent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
applaudissements eclatent dans l'assemblee: Herve s'eloigne en essuyant le
sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du meme pas
grave et lent qu'en arrivant.
L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et decisive: deux
lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque egale, qui combattent
longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
Rosporden, en 1859: les deux rivaux etaient, dans une nature differente,
comme les types du lutteur breton; l'un, grand, elance, blond et sans
barbe, quoiqu'il eut trente ans, paraissait plus jeune que son age; on ne
l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
d'abord qu'il put soutenir un combat un peu prolonge. Mais, quand il eut
mis bas sa veste, que ses cheveux noues par derriere et sa chemise a demi
ouverte eurent laisse voir ses larges reins et ses fortes epaules que
surmontait une tete petite comme celle des athletes antiques, un murmure
d'etonnement parcourut l'assemblee; il parut tout a coup un autre homme,
ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homere, se depouille de ses haillons
et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable a un dieu. Son nom
etait Trolez, c'est-a-dire _lait tourne_.
L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement a
son compagnon, on l'eut dit plus age. Brun, petit, ramasse, le cou rentre
dans les epaules, a chacun de ses mouvements, ses muscles solides
ressortaient, pareils a des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tete,
ses cheveux noirs, epais, a demi longs, tombant sur son front bas et
presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression resolue de son visage
carre, lui donnaient un aspect etrangement sauvage; on ne pouvait
s'empecher de le comparer a un taureau.
Apres s'etre mesures des yeux, ils se saisirent, et alors commenca une
lutte, d'abord lente, mesuree, chacun calculant la force de son adversaire,
puis plus pressee et plus precipitee. Trolez, de ses longs bras entourant
son rival, s'efforcait de l'enlever de terre; mais, a peine celui-ci
avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
Le but de Le Guichet etait de la
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