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ne pas, il ne se nourrit
que de legumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Queriolet a l'austere
censeur de Rome, a Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
d'interet a son argent et epiant l'heure ou il est bon de vendre ses vieux
esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
stoicien pres de l'humble charite de ce grand chretien inconnu!
Mais ce n'est meme pas avec les paiens qu'il le faut comparer. Quels
chretiens ne depasse-t-il pas en vertu! Il est rencontre par un gentilhomme
qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide a
remonter sur son cheval; un autre jour, il se presente, a Rennes, dans une
maison qu'il avait dotee pour y recueillir les indigents: il se laisse
repousser et mettre a la porte, sans se faire reconnaitre. On l'avait,
presque de force, ordonne pretre; il s'y resout, mais il ne confesse que
les pauvres, il ne veut etre que le serviteur des plus petits, des plus
humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
priere, les pauvres et les malades: cet elegant, ce raffine, ce debauche
s'est fait le propre infirmier de son hopital; il veille au chevet des
mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies degoutantes; nouveau
Job, Job chretien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
mis volontairement sur le fumier des autres.
Il est, a un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonte et de
l'energie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
tout ce que j'ai appris, et j'eleverai un nouvel edifice, pierre a pierre,
en commencant par la premiere; et on l'admire pour avoir eu cette pensee et
avoir accompli ce qu'il avait concu. Je m'etonne autant de l'oeuvre de
Queriolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
force, et y avoir reussi n'est pas moins admirable.
C'est a ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, place en tete de
l'histoire de sa vie, ou il est represente avec un type fortement
caracterise: le nez en avant, un front bute, entete, des pommettes maigres,
saillantes, les yeux brides, yeux dont la vivacite et la flamme sont
adoucies et abattues par la continuite de la priere et des larmes, visage
qui vous arrete, qui se fait regarder et dont on se souvient.
Il demeura dans la solitude, les meditations, les rigueurs et les bonnes
oeuvres, et sa penitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
les austerites avaie
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