|
puis un chateau a demi ruine et revetu de lierres; c'est une des
dernieres images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
nom de Rohan.
La pluie serree tombe sur la terre seche avec le bruit d'un bois qui se
casse en craquant. La vallee est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indecise
avec le ciel abaisse; la voute du ciel est changee en une vaste coupole de
plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend a grand
bruit, abondante comme les pleurs qui s'ecoulent de l'oeil de l'homme,
quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
son coeur.
Puis tout a coup, les nuages, ayant laisse echapper leur charge, s'enlevent
et se dissipent en tous sens, argentes par le soleil pale: en quelques
instants, le voile de vapeurs, dechire en mille pieces, s'evanouit, et la
vallee reparait et s'etale, fraiche, resplendissante, eclairee; ses plans,
doucement inclines, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge eclatent a
travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
comme d'une bordure, dans une rangee d'arbres au feuillage presque noir;
tout alentour, les collines montent en amphitheatre jusqu'au ciel; en un
endroit, elles se rompent, et a travers la breche s'ouvre une campagne qui
fuit dans un lointain infini, ou le regard s'attache, et ou il poursuit
l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dedaigne l'heure
presente et attend l'avenir qu'il ne possedera peut-etre pas.
Et maintenant, marchant a travers ce pays de landes et de terres a demi
cultivees, entre Ploermel et Josselyn, a moitie chemin a peu pres, vous
rencontrez une barriere qui separe de la route un massif de pins. La etait
jadis le _chene de Mi-voie_; vous etes au champ du _combat des Trente_! La
un poete voulait que l'on dressat un monument brut comme les rochers de la
vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
taillees a grands coups; corps solides, le casque en tete et l'epee a la
main, couverts de fer et changes en granit. Alignes sur leurs piedestaux
carres, ranges en bataille, a leur fiere attitude, a leur fermete
inebranlable, on eut reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
comme les temoins indestructibles de l'heroique histoire, de la foi et des
fortes moeurs d'un vieux peuple.
|