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s orgies; la vie
des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
une terrible habilete aux armes, seul exercice auquel il se fut applique;
de meme que Gondi sa soutane, il se plait a faire dechirer sa robe de
magistrat dans les duels. Il marche litteralement l'epee au poing, insolent
envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualite
ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignes s'arretent en le
menacant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
premier qu'il joint, il le jette a terre, l'enfile de sa lame la retire du
cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'elance sur les autres
qui, epouvantes de cet enrage, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
se battit contre quatorze.
Des femmes, il en est de meme: il joint l'audace a la ruse; il les attaque
en pleine rue, ou se deguise en charbonnier pour penetrer chez elles; il
fait de longs voyages expres afin d'aller seduire une belle, ou il apporte
sur son dos une echelle pour escalader une fenetre. Il en veut surtout aux
religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un regal qui depasse les
seductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualite de
magistrat, et une fois la, il deploie l'hypocrisie la plus raffinee. Le don
Juan de Moliere n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
devot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
il edifie les bonnes Soeurs par ses paroles eloquentes sur la brievete de
la vie, la necessite de se tenir toujours sur ses gardes, de penser a
l'eternite, au terrible moment ou il faudra rendre ses comptes; il leur
fait part de sa resolution de racheter ses peches par des aumones, de faire
l'Eglise son heritiere par des fondations pieuses, etc. De meme aussi que
don Juan, et c'est peut-etre chez lui que Moliere a pris ce trait, il donne
l'aumone a un mendiant a condition que le pauvre homme ne la demandera pas
_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blaspheme tout haut
dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle a lui les demons.
Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
au-dessus de sa maison, a coups repetes; exaspere de cette voix de Dieu qui
le semble menacer, il s'elance de son lit, ouvre sa fenetre, et, comme Ajax
defiant Jupiter, decharge ses pistolets contre le ciel, tandis
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