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ibles, elles s'avouent faibles, elles tendent a la source de toute
force. Mais l'homme, qui se proclame l'etre fort, qui combine, regle et
conduit les affaires du siecle, qui n'admet pas d'autre directeur que
lui-meme, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterne,
humilie et priant comme une femme! pour en venir la, il faut qu'il ait un
bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutte bien
longtemps, bien durement, qu'il soit alle au fond des plus intimes
meditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le proteger.
C'est apres avoir examine, pese toutes les ressources de la force departie
a l'homme que sa raison est arrivee au bout, s'est trouvee face a face avec
Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissee. Il y a la a la
fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette meme
raison.
Un des spectacles les plus emouvants qu'il m'ait ete donne de voir en
Afrique est celui d'une ceremonie religieuse, la veille du beiram. C'etait
le soir, dans une mosquee: le ramadan finissait, et les musulmans
s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de penitence, une
solennelle priere a Dieu. Du haut d'une galerie ou etaient admis les
chretiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, etincelante de
lumieres et toute remplie de croyants: la, pas une femme; des hommes
seulement, en rangs reguliers, agenouilles sur les nattes, et tous
immobiles, recueillis, sans qu'un seul fit un mouvement de curiosite ou
d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
psalmodie severe ressemblait au chant de nos eglises: a certains moments,
le chant se taisait, et une voix isolee s'elevait, comme un cri vers le
ciel, comme la plainte de Job s'adressant a Dieu, demandant une consolation
et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vetus de blanc, la tete
enveloppee du haik que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
le front a terre, les bras et les mains etendus, dans le sentiment de leur
neant.
Les Europeens, qu'avait amenes un vain amour de nouveautes, gais,
insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces genuflexions
et ces prosternements. Ils ne voyaient la qu'un spectacle inconnu; il y
avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humilies, a genoux, qui,
avec leurs vetements blancs, ressemblaient a des moines, c
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