|
e, dit le paysan, que diable me contez-vous la?"
Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une ame en
peine, appelant a grands cris sa fiancee et le passeur tour a tour.
A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit a ses
parents, a tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
les jours suivants a explorer tous les sentiers, a sonder tous les buissons
de la foret, sans decouvrir aucune trace de sa _douce_ envolee. Enfin,
trois jours apres, comme il s'etait assis accable de fatigue et de douleur,
sur un rocher au bord de la riviere, il vit passer la vieille mendiante,
qui lui adressa ces paroles:
"Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouve Maharit, la
jolie fille de Clohars-Carnoet?
--Helas! non, repondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait etre ma _moitie
de menage_.
--Pauvre simple incredule, je t'ai deja dit qu'elle a regarde derriere elle
dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite a la _plage
des morts_.
--Ou est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
dusse-je!...
--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
qui mene la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
sont cheris de Jesus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
benis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charite, mon
enfant!...
--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
depuis que j'ai perdu Maharit.
--Merci, Guern, tu es un bon chretien, et je vais te donner un conseil.
Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper a minuit
au village des _Korrigans_, dans la foret, au-dessus de l'endroit appele le
_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le benitier de la chapelle
de Saint-Leger, qui protege les fiances, et tu viendras ici pour passer
l'eau.
--Que ferai-je ensuite, ma bonne mere?
--Quand tu seras embarque, continua la vieille, prends garde de regarder en
arriere; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
trente-troisieme grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
branche de houx, de te conduire _vivant a la plage des morts_. Le sorcier
tremblera a la vue du rameau benit et t'obeira."
Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points
|