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ent partout les hommes qui,
lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmene la
mer, je la suis s'eloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le meme,
toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrete a un point
obscur, a une voile qui s'enfonce derriere la courbe de l'horizon; mais,
toujours je me reprends a contempler ces flots qui se succedent a mes
pieds, et dont pas un ne revient apres qu'on l'a vu.
Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; la est la vraie
vie immuable, eternelle, et qui, par cela meme, est l'action eternelle. Ce
regard que nous lancons au ciel est une aspiration, un geste de l'ame qui
se porte vers l'ideal; et il ne dure pas, c'est un eclair. Mais le mal qui
est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppes par le corps, ne
pouvant penetrer l'infini meme, nous en poursuivons le signe et
l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
mer semble tenir sa vie d'elle-meme, elle nous fascine, et nous la
regardons avec une insistante insatiabilite, comme si, par cette
contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
l'arreter et la fixer.
La Manche, resserree entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitee
que l'Ocean; ses vagues, pressees et battant le rivage d'un mouvement plus
violent et plus saccade, ont decoupe les cotes du nord de la Bretagne comme
le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins varies: c'est une suite de
criques, d'anses, de baies creusees dans les terres, de caps et de
promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites iles et de rochers nus
semes sur la plaine azuree et que le flot entoure d'une ecume argentee.
Telle est la cote qui regarde l'Angleterre; au point ou le rivage fait un
coude et monte vers le nord pour former la presqu'ile de Normandie, la mer,
au contraire, rase le bord plutot qu'elle ne le heurte; sur quelques points
meme, elle s'est retiree: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
de Dol; depuis des siecles elle s'est eloignee jusqu'a pres de trois
lieues; ou jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'epuisent pas,
s'etend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
bu toute l'eau; et elle est devenue fraiche, fertile, richement cultivee,
semee de milliers de beaux
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