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ahut.
La-bas, un courant terrible entraine les navires, les lance contre les
ecueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
sur le rivage. Le pecheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
faisant le signe de la croix, loin de cette cote maudite, qui s'appelle
d'un nom sinistre, _baie des Trepasses_, de ce chaos de rocs ou la mer
s'engouffre en des abimes, et que la foi des peuples a nomme l'_Enfer_.
VIII
Saint-Florent.
=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=
La Loire descend, d'Angers a Nantes, entre deux rives largement ecartees,
aplaties, a travers de vertes iles; a mi-chemin, elle fait un coude, et
l'on se trouve en face d'un coteau seme de bois, dont la croupe s'etale
arrondie, et laisse trainer dans l'eau ses dernieres branches, comme un
gros bouquet de feuillage; au sommet, le fut svelte et blanc d'une colonne
se detache dans l'air; c'est Saint-Florent.
C'etait un jour d'ete; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
la vaste campagne parsemee de clochers et de maisons, vivante et
retentissante de bruits, qui s'etendait au loin et s'unissait vaguement au
ciel abaisse. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
barques, aux voiles deployees; a l'horizon, non loin d'Angers, la ville
noire, eclataient les toits hauts et les murs blancs du chateau de Serrent
que visitent les princes; de l'autre cote, apparaissait le bourg de Mauves
qui, par sa prairie, touche a Nantes, d'ou l'on descend vers la mer. Sur
les iles de sable jaune que couvre ou delaisse le fleuve en ses frequents
caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient pres de leurs
boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
branches. La terre, calme en son immobilite qui respire, semblait livrer a
l'homme son domaine et ses tresors, le convier au bonheur et a la joie.
Oui, aujourd'hui, c'etait la paix; mais, dans le passe, tout ce qui
m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'ile etendue
a mes pieds, ont, depuis deux mille ans, ete le theatre de scenes
incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
Francais, republicains et Vendeens, ont tour a tour possede, perdu,
reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche
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