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is. Les peres en transmettent le souvenir a leurs enfants,
et ceux-ci le repetent aux generations qui suivent, et ainsi se perpetue la
tradition vivante, immortelle, qui ne separe pas le crime de la peine, la
cause de l'effet, bien autrement veritable que la science, qui change sans
cesse ses systemes.
Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
quel lieu precis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
existait, il y a quinze siecles, au temps deja du christianisme, une ville
riche, capitale d'un Etat puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
forme hieroglyphique, IS. Face a face de la mer, Is n'etait separe des
vagues toujours menacantes que par une digue elevee dont les ecluses se
fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
ouvrir cette porte, quand il en etait besoin. Le roi de ce temps-la,
Gradlon, etait sage et prudent. Il avait ete instruit a la verite par un
saint, Corentin, dont Quimper a ajoute le nom au sien, comme un talisman;
mais la fille de Gradlon, Dahut, etait de la race des Messalines; elle
_avait pris pour ses pages les sept peches capitaux_, et, comme Marguerite
de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
flots. La, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masques; ses
voluptes etaient sauvages, elle aimait a jeter les cris du plaisir au
milieu des rugissements des tempetes: au matin, un ressort du masque
subitement presse brisait les vertebres de l'amant de la nuit, et son corps
etait precipite dans un gouffre.
Mais un jour, Dieu la frappa de demence: lasse de posseder de faciles
voluptes, elle voulut, ainsi que Neron, jouir d'un spectacle inattendu,
d'une cite tout entiere se debattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
du desespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lanca sur la ville: elle deroba
au roi son pere la clef d'argent de la porte des ecluses, et elle l'ouvrit
a l'Ocean; l'Ocean s'elanca aussitot hurlant et bondissant. Elle eut, sans
doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
croulantes, de morts instantanees, de dechirantes agonies, desastres sans
nombre, que revent certains hommes, melange de sauvagerie et de
civilisation, qui artistes en leurs feroces instincts, se donnent, une fois
dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
elle se fut rassasiee des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
sombrant comme un vai
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