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s, depuis les legeres pieces de
campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
homme, les boulets entasses en piles regulieres, les bombes monstrueuses
que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent a
quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids enorme
ecrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
cables de fer couches au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'a
l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
un fil de soie en ses heures de colere; et, tout le long du port, les
magasins, les hopitaux, les casernes, les ateliers ou les masses de fer
sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
d'un brasier etincelant.
Longtemps on suit les sinuosites de ce port qui s'enfonce dans les terres,
au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
hautes murailles, aux mille fenetres, et les vaisseaux aux mats presses,
qui s'elevent comme des citadelles. Qui connait Paris et son prodigieux
labeur, les revolutions de ses quartiers brusquement coupes en larges
trouees; qui a vu, a l'Exposition universelle, les colossales machines de
l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
broyaient en mille sens les produits infinis de la matiere, s'etonne encore
et est comme epouvante de cette active puissance de l'homme, de cette
ardeur incessante, acharnee a accumuler les moyens de destruction et les
machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserree en des
remparts de granit et ou s'entassent sans relache les engins de fer depuis
deux cents ans.
Tel etait Sebastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port etait
aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux etaient
aussi batis en granit, ses forts tailles dans le rocher. En quelques jours,
toute cette force a ete aneantie: les assises de roc des bassins ont ete
brisees et precipitees dans la mer, les magasins, renverses de leur faite,
ont saute en l'air; ces longues rangees de constructions massives,
casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
secoue en ses fondements par les mains de Titans sout
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