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le roc.
Mais, a de certains jours, jours d'attaque generale, la mer ramasse toutes
ses forces, herisse son dos de vagues et se precipite contre la terre d'un
elan si violent et si emporte qu'elle franchit d'un coup les remparts de
granit; l'enceinte est entamee, la breche est ouverte, une vaste etendue
s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a reussi, la voila etablie en
cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
ne reste ca et la que quelques rochers isoles (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
Houat, Hoedic, etc.), bastions separes du corps de la place, perdus au
milieu de l'ennemi, et destines, tot ou tard, a etre engloutis.
C'est ainsi qu'ont ete decoupees dans la masse de la presqu'ile les grandes
baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.
A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
s'elancant par cette passe etroite (le Goulet), elle a etendu sa nappe
profonde jusque bien avant dans les terres et a forme cette rade immense ou
eussent manoeuvre a l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxes, abri sur,
prepare de longue main pour les flottes, et ou le genie de Richelieu fonda
le plus puissant arsenal de la France.
Le port de Brest, lorsque nous le vimes pour la premiere fois, etait rempli
de vaisseaux qui revenaient de Crimee, et avaient fait la campagne de
Sebastopol et de la Baltique. On debarquait tous les jours des bombes, des
boulets, des fragments de fer rouilles et brunis, ramasses sur les champs
de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, a chaque
instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
Tchernaia, Malakoff, et ces grands souvenirs, evoques par ceux qui avaient
fait cette histoire, donnaient au discours un air heroique; il semblait
entendre des eclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
noms immortels: _Austerlitz, Napoleon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
Reine Blanche, Louis XIV_; ca et la se dressaient muettes les canonnieres
formidables: la canonniere, une masse sombre, large de proue et de poupe,
epaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
milieu; elle marche, pas un homme n'apparait sur le pont, elle semble
voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
grands cetaces que l'on voit flotter a la surface de la mer. En face des
murailles ennemies elle s'arrete; tout a coup, de ses sabords jaillissent
des boulets enormes dans un nuage
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