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migres echappes au meme sort; et, dans les recits de tous on retrouve le
meme sentiment; soit qu'ils ecrivent le lendemain du desastre, comme
Chaumereix, ou de longues annees apres, comme la Villegourio, le Charron,
Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la meme tristesse
calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne recriminent pas, ils n'ont ni
emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dedain pour
leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
passions se sont envolees de leur ame, une seule impression demeure. Ces
victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
l'Amerique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armee, ces enfants de
quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait pres de son frere, et a
qui, prisonnier, sa mere s'attachait avec des etreintes desesperees,
qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
sublimes, ces actes heroiques, d'autant plus heroiques qu'il semblait
qu'ils dussent etre a jamais ignores, puisque tous devaient perir; ces
prisonniers, emmenes de Quiberon a Auray, la nuit, par des chemins mal
frayes, avec une faible escorte[2], et a qui les officiers republicains
disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
ne manque a l'appel en arrivant a Auray [quelques-uns s'egarerent, les
lignes de soldats se rompant a chaque instant, ils appelaient et se
joignaient a l'escorte. Car ils avaient donne leur parole, et ils
comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernieres
nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'age ou l'on
accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
son maitre et qui le suit a la mort; cet autre domestique Malherbe,
l'histoire a conserve son nom, qui a cet instant supreme, se sent anime du
souffle de Dieu, et, comme inspire, exhorte a la mort ses compagnons
etonnes de son eloquence, et les conjure de pardonner a leurs assassins; et
ces vieillards, veterans des anciennes guerres, qui avaient retrouve la
force de leur maturite pour marcher contre les batteries, et qui,
aujourd'hui, decouvrant leurs cheveux blancs, lisaient a haute voix la
priere des agonisants, et rappelai
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