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peinture de son elevation morale, de la delicate
fierte de ses sentiments, de ce courage et de cette probite du bon sens
qui se tient a l'ecart et dans l'ombre ou doivent se releguer les
passions impossibles. Mais, a chaque instant, helas! ces belles analyses
s'arretent brusquement. Cette etude profonde et charmante des effets de
deux passions contraires sur deux ames plebeiennes s'interrompt pour
laisser passer le flot de la declamation politique. Je ne connais pas de
personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet
Achille Lefort, qu'on est sur de trouver a tous les detours des allees,
toutes les fois que l'idylle s'y promene. Je ne sache rien de plus
invraisemblable que le caractere de M. de Villepreux, ce complice
d'Achille Lefort qu'il meprise, melange indefinissable d'un grand
seigneur sceptique, d'un membre de l'opposition constitutionnelle, d'un
conspirateur sans conviction, qui, a certains moments, semble monter sur
le trepied de la sibylle humanitaire, et qui, l'instant d'apres, en
redescend avec le sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais
surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus declamatoire de plus
dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la derniere partie
du roman, ou l'on est tout etonne de decouvrir que cette jeune fille,
qui semble etre la raison meme, avec tant de grace et de charme, n'est
rien qu'une conspiratrice exaltee, une pedante infatuee. Voyez-la
initiant Pierre Huguenin aux mysteres du carbonarisme, fondant, au
milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge
_Jean-Jacques Rousseau_; puis, a son tour, initiee par la vertu de
l'ouvrier a la vraie doctrine de l'egalite, tout a coup, dans une scene
etrange, lui demandant, _devant Dieu qui les voit et qui les entend_,
s'il l'aime comme elle l'aime, et lui avouant que, depuis le jour ou
elle a pu raisonner sur l'avenir, elle a resolu _d'epouser un homme du
peuple afin d'etre peuple_, comme les esprits disposes au christianisme
se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chretiens. Charmante et
douce Yseult, ou etes-vous? Je ne sais quel fantome, echappe du club des
femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi
s'entremelent, a chaque instant, au grand depit du lecteur, les deux
parties du roman, l'une tout aimable et tout emue, empreinte de ce
charme qui est la grace dans l'art, l'autre surchargee de tons violents
et criards qui font peur a la grace et qui la forcent a
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