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e sang et de boue; mes cheveux
pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou,
noirs de poudre; malgre tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de
l'amour penetrent tous les voiles.
Je n'essayerai pas de decrire la scene qui suivit. Y eut-il jamais
situation plus terrible, emotions plus poignantes, coeurs plus brises! Un
amour comme le notre, tantalise par la proximite! Nous etions presque a
portee de nous embrasser, et cependant le sort elevait entre nous une
infranchissable barriere; nous nous sentions separes pour jamais; nous
connaissions mutuellement le sort qui nous etait reserve; elle etait sure
de ma mort; et moi... Des milliers de pensees, toutes plus affreuses les
unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les enumerer
ou les dire? Les mots sont impuissants a rendre de pareilles emotions.
L'imagination du lecteur y suppleera. Ses cris, son desespoir, ses
sanglots dechirants me brisaient le coeur. Pale et defaite, ses beaux
cheveux en desordre, elle se precipitait avec frenesie vers le parapet
comme si elle eut voulu le franchir. Elle se debattait entre les bras de
ses compagnes qui cherchaient a la retenir; puis l'immobilite succedait
aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entrainait hors de ma
vue.
J'avais les pieds et les poings lies. Deux fois pendant cette scene
j'avais voulu me dresser, ne pouvant maitriser mon emotion: deux fois
j'etais retombe. Je cessai mes efforts et restai couche sur le sol dans
l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas dure dix secondes; mais
que de souffrances accumulees dans un seul instant! C'etait la
condensation des miseres de toute une vie.
Pendant pres d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour
de moi. Mon esprit n'etait point absorbe, mais paralyse, mais tout a fait
mort. Je n'avais plus de pensee. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les
sauvages avaient acheve de tout preparer pour leur jeu cruel. Deux rangees
d'hommes se deployaient parallelement sur une longueur de plusieurs
centaines de yards. Ils etaient armes de massues et places en face les uns
des autres a une distance de trois a quatre pas. Nous devions traverser en
courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux
qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait reussi a
franchir toute la ligne et a atteindre le pied de la montagne avant d'etre
repris, devait avoir la vie sauve. Telle etait du moin
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