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peu plus on un peu moins brave, j'eusse
ete perdu: cela peut sembler obscur, enigmatique; mais c'est un fait
d'experience.
Quand j'etais jeune, j'etais renomme pour ma rapidite a la course. Pour
sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontre mon superieur; et mes
anciens camarades de college se rappellent encore les prouesses de mes
jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularites pour m'enorgueillir.
La premiere est un simple detail de mon caractere, les autres sont des
facultes physiques dont aujourd'hui, parvenu a l'age mur, je me sens trop
peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre.
Depuis le moment ou j'avais ete pris, j'avais constamment rumine des plans
d'evasion. Mais je n'avais pas trouve la plus petite occasion favorable.
Tout le long de la route, nous avions ete surveilles avec la plus stricte
vigilance. J'avais passe la derniere nuit a combiner un nouveau plan qui
m'etait venu en tete en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais
completement muri, et il n'y manquait que la possession d'une arme.
J'avais bon espoir d'echapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de
parler de mon projet au torero, et, d'ailleurs, il ne m'eut servi de rien
de le lui raconter. Meme sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver;
mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas ou il se trouverait parmi
les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais etre tue; c'etait
meme assez vraisemblable; mais cette mort etait moins affreuse que celle
qui m'etait reservee pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'etais decide
a tenter l'aventure, au risque d'y perir.
On deliait O'Cork. C'etait lui qui devait courir le premier. Il y avait un
cercle de sauvages autour du point de depart: les vieillards et les
infirmes du village qui se tenaient la pour jouir du spectacle. On n'avait
pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait meme pas; une vallee
fermee avec un poste a chaque issue; des chevaux en quantite tout pres de
la, et qu'on pouvait monter en un instant. Il etait impossible de
s'echapper, du moins le pensaient-ils.
O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'etait un triste coureur! Il n'avait pas
fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et
on l'emportait sanglant et inanime, au milieu des rires de la foule
enchantee. Un second subit le meme sort, puis un troisieme: c'etait mon
tour; on me delia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu
d'instants
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