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. Nous voyons les maisons brunes du
village, le clocher brillant de son eglise.
Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regarde ce clocher!
Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos
coeurs debordent. Nous parlons du passe comme du present; car Zoe compte
maintenant des evenements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais
souvent ce sont ceux-la dont un aime le plus a evoquer le souvenir. Les
scenes du desert ont ouvert a son intelligence tout un horizon de pensees
nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous
parlons de l'avenir. Il est tout lumiere, quoique un long et perilleux
voyage nous en separe encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au
dela; nous pensons a l'epoque ou je lui enseignerai, ou elle apprendra de
moi ce que c'est que le mariage.
Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons.
Madame Seguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses
mains; elle l'accorde. Jusqu'a ce moment, elle n'y avait pas touche. Il
n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est a la demande de
Seguin que l'instrument a ete apporte, il veut, par la musique, chasser
les sombres souvenirs; ou peut-etre espere-t-il adoucir les pensees
cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Seguin se dispose a
jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Seguin et Saint-Vrain causent
a part. Adele est encore assise ou nous l'avons laissee, silencieuse,
absorbee.
La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont
les Andalouses aiment a suivre la cadence avec leurs pieds. Seguin et
Saint-Vrain se sont retournes; nous regardons tous la figure d'Adele. Nous
tachons de lire dans ses traits. Les premieres notes l'ont fait
tressaillir; ses yeux vont de l'un a l'autre, de l'instrument a celle qui
le tient; elle semble etonnee, curieuse. La musique continue. La jeune
fille s'est levee, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc
ou sa mere est assise. Elle s'accroupit a ses pieds, place son oreille
tout pres de la boite vibrante, et prete une oreille attentive. Sa figure
revet une expression singuliere.
Je regarde Seguin; sa physionomie n'est pas moins etrange; ses yeux sont
fixes sur ceux de sa fille; il la devore du regard; ses levres sont
entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement,
et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensees qui
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