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cite.
Il n'en etait pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes.
Seguin gardait le silence. Je croyais qu'il etait monte la pour regarder
une derniere fois la belle vallee. Sa pensee etait ailleurs. Il marchait
de long en large, les bras croises, les yeux baisses et fixes sur le
ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de
son esprit seul etait eveille. Ses sourcils fronces accusaient de penibles
preoccupations. Je n'en savais que trop la cause. _Elle_ persistait a ne
pas le reconnaitre. Mais Saint-Vrain,--le spirituel, le brillant, le
bouillonnant Saint-Vrain,--quelle infortune l'avait donc frappe? quel
nuage etait venu assombrir le ciel rose de sa destinee? quel serpent
s'etait glisse dans son coeur? a quel chagrin si vif pouvait-il etre en
proie, que le petillant Paso lui-meme etait impuissant a dissiper?
Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain etait
triste! J'en devinais a moitie la cause: Saint-Vrain etait....
On entend sur l'escalier des pas legers et un frolement de robes. Des
femmes montent. Nous voyons paraitre madame Seguin, Adele et Zoe. Je
regarde la mere;--sa figure aussi est voilee de tristesse. Pourquoi
n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouve
son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore
retrouvee!
Mes yeux se portent sur la fille--l'ainee--la reine. L'expression de ses
traits est des plus etranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu
l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes
saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez
alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la depeindre. Elle ne
porte plus le costume indien. On l'a remplace par les vetements de la vie
civilisee, qu'elle supporte impatiemment. On s'en apercoit aux dechirures
de la jupe, au corsage beant, decouvrant a moitie son sein qui se souleve,
agite par des pensees cruelles. Elle suit sa mere et sa soeur, mais non
comme une compagne. Elle semble prisonniere; elle est comme un aigle a qui
on a coupe les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions
dont on l'a entouree ne l'ont point touchee. Des que sa mere, qui l'a
conduite sur l'azotea, lui lache la main, elle s'eloigne, va s'accroupir a
l'ecart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'emotions
profondes. Accoudee sur le parapet, a l'extremite occidentale de l'azotea,
elle re
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