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omestiques, et Betty sait tout !"
Pour la premiere fois, elle frissonnait devant l'avenir, devant la chance de la catastrophe. "Si cela casse, cette fois, c'est fini... la vie est manquee..." Une suggestion puissante le lui certifiait. Ce mariage manque, que devenait sa vie ? la chute dans le hasard, dans l'inconnu... l'horrible avenir de mediocrite, Oh ! non... cela, jamais, jamais !" La face humble et obstinee d'Aaron glissait dans son reve. Elle savait ce qu'il voulait, lui: il avait ose le lui dire un jour, grace au tete-a-tete force d'un grand diner, il lui avait coule dans l'oreille, alors qu'elle ne pouvait ni le faire taire, ni refuser de l'entendre, ses projets louches de conquete, et, tandis qu'elle le cinglait d'insultes a voix basse, elle l'entendait encore repetant: "Votre ami, toujours... on ne sait pas ce que l'avenir reserve... vous me trouverez toujours... toujours... et, vous savez, j'ai toujours reussi a ce que je voulais !" Oh ! le miserable !... Cette declaration cynique lui avait laisse l'impression d'un contact de bete impure, de bete gluante frolee par megarde... Pourtant, l'avenir, si le mariage manquait, c'etait cela ou la misere... "Nous sommes a la veille de la debacle," pensa-t-elle, evoquant d'autres soucis, des soucis d'argent qui la travaillaient trop souvent, bien qu'elle s'efforcat de les ecarter. "On nous laisse encore tranquilles, parce que mon mariage est annonce officiellement. Si tout manquait, quel assaut !"
Mais bientot, demi-vetue devant la haute psyche au cadre gris filete de bleu, elle se rassurait. Julien, Maxime, l'un et l'autre etaient trop esclaves pour s'affranchir: elle tenait trop bien leur pensee, ils oteraient plutot d'eux-memes le pigment de leurs prunelles, la couleur de leurs cheveux. "D'autres se sont liberes pourtant et m'ont oubliee..." Elle se rappelait les mariages manques comme une injure inguerissable... "C'est que je ne m'etais pas donne la peine de me faire aimer," pensa-t-elle.
Betty fixait les dernieres agrafes de la robe en cachemire gris a longs plis indeplissables, et Maud, debout a la fenetre entr'ouverte, regardait les massifs fleurissants qui s'arrondissaient devant le chateau... Malgre la jeunesse de la saison, l'haleine precoce de l'ete flottait, eparse dans l'air, exhalee des profondeurs deja touffues de parc d'Armide ou, parmi la verdure des taillis, se detachaient ca et la, en reflets de marbre, les blanches statues. Quelle ame jeune resiste a l'appel puissant, a l'invoc
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