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la plus parfaite Indifference, je sentais bien que
j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer
juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une facon tres
detachee, comme si j'eusse voulu me cacher mon action a moi-meme. Cet
etat de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que
l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui
disais cela, c'est quelque chose qui etait en moi sans etre moi--je me
disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisieme bec de gaz en
faisant regulierement deux pas par bloc de granit, ma vie serait
manquee, mes entreprises vouees a l'echec. Arrive au troisieme bec de
gaz, je m'assignais une nouvelle tache, celle, par exemple, d'atteindre
dans les memes conditions un kiosque a journaux. Une, deux; une, deux;
u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le demon murmurait: "Si tout va
bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de
t'arriver quelque chose d'heureux dans la journee".
Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'etre aussi bete? Songez que je
ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes
ces momeries je ne cessais de me contempler avec mepris et meme, le plus
souvent, de penser a autre chose.
Parfois, c'etait la ridicule histoire du precipice. Je vais vous
expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous
dire, je vous dirai tout, c'est-a-dire pas grand chose, car celui qui
tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur
d'un homme pendant une seule minute, celui-la entreprendra une besogne
surhumaine.
Je marchais donc sur la bordure du trottoir, tres aisement, tres
naturellement, sans penser a rien de precis. Tout a coup, j'imaginais
--c'etait plutot une idee qu'une veritable imagination--j'imaginais qu'a
droite et a gauche de l'etroite bordure il y avait un precipice et que
je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas
davantage pour me faire hesiter, begayer des jambes, trebucher et,
finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.
Alors, j'etais soulage; le charme etait rompu. Je changeais de trottoir
ou je passais sur la chaussee et, pendant un grand moment, je ne pensais
plus a toutes ces idioties.
J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicite
des itineraires me jetait dans une espece de stupeur.
Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de c
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