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tombaient pres de nous; mais,
recus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'eclataient pas
tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublie Bougival et les
promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper
que des obus: ils sifflaient l'un apres l'autre et continuaient a
tomber, tantot plus loin, tantot plus pres. Cette immobilite a
laquelle nous etions tous condamnes est l'une des choses les plus
insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais,
l'une des vertus essentielles de toute armee, la constance et le
sang-froid dans le peril; mais quelle anxiete et surtout quelle
irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons
qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passe par Sedan ou les
balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et
les briques des murailles, l'eau des fosses, la poussiere du chemin;
mais la j'etais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le
mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillite qui
n'etait pas dans mon coeur. C'etait comme un nouveau bapteme que je
recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient a
decouvrir la batterie d'ou nous venaient ces obus; ils n'apercevaient
rien qu'un peu de fumee blanche s'elevant en flocons derriere un
bouquet d'arbres.
L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientot apres le
bataillon etait deploye en tirailleurs dans la plaine qui s'etend
entre le chemin de fer americain et la Seine. Nous etions tous couches
a plat ventre, l'un derriere un buisson, l'autre dans un fosse,
celui-la a l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon.
Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au
bord du chemin de halage, la guinguette du pere Maurice, si chere aux
peintres, et sur ma droite, dans l'ile de Croissy, cette Grenouillere
d'ou partent tant de rires en ete. Les magnifiques trembles de l'ile
s'etaient revetus de teintes superbes, on distinguait a travers les
arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'aout,
et maintenant le roulement du canon et le crepitement de la fusillade
remplacaient la gaiete d'autrefois.
On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mimes a tirer
sur Bougival. Le mal que nous faisions n'etait pas grand. Quelquefois
nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensite plus ou moins
vive du feu y etait pour quelque chose, les ordres qu'on nous donna
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