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quets de tabac,
vint a moi en elargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur
les levres. Je vois encore sa tete ronde, ses petits yeux gris et ses
grosses oreilles rouges qui saillaient derriere ses joues luisantes.
Il avait la mine d'un chantre.
--Ca ne va pas? me dit-il.
--Pas beaucoup.
--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est
une habitude a prendre. Je ne suis pas un garcon instruit, comme il y
en a dans le regiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le
reglement.
Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'etre
entendu, il se mit a rire en gonflant ses joues.
Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous reveilla en
sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'etaient les
Prussiens qui etaient tombes sur les grand'gardes d'un regiment de
ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils
en faisceau, avaient ete tues ou faits prisonniers. Vingt experiences
ne les avaient pas corriges. Personne n'avait appris l'art d'eclairer
une armee. Tout ce bruit venait du cote de Petit-Bry. J'y connaissais
une petite maison sous les arbres. Un pan de la facade etait creve.
Les fenetres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me
regarder. L'ordre nous fut donne de partir immediatement. Le bataillon
passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande
hate Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lancait
des obus.
--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel.
Il y en avait en effet plusieurs bataillons reunis autour du village.
C'etait la premiere fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient
fort agites, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs
officiers couraient de tous cotes pour les ramener. Les cantinieres ne
savaient auquel entendre. Quelques-uns dejeunaient, assis sur des tas
de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux pousserent de
grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y etait pour quelque
chose. Ces manifestations enthousiastes redoublerent de vivacite quand
ils nous virent traverser la Marne, apres quoi ils se remirent a
dejeuner et a causer.
La riviere passee, on nous fit prendre une route qui traverse un bois
et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux
ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient
partout; des arbres brises pendaient sur les fosses; des debris de
toute sorte jo
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