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laissaient jamais prendre
en flagrant delit de negligence. Point de lacune dans leur discipline;
ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'etaient
surpris.
On pouvait constater chaque jour le retrecissement du cercle meurtrier
trace par leurs obus. Le campement ou l'on etait presque a l'abri la
veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre
gite ailleurs. C'etait le metier du soldat, et aucun de nous ne
songeait a s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient
leurs toits jusqu'a la derniere heure, gemissaient et ne se decidaient
a demenager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrose de
leur sang leurs foyers menaces.
Quel tumulte un matin et quel desespoir a Montreuil! Pendant la nuit,
les obus prussiens, passant par-dessus les forts, etaient tombes
jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de
certitude et plus de rapidite a leur vol. Il fallut en toute hate
enlever les meubles les plus precieux, atteler les charrettes, fermer
les portes et abandonner ces espaliers cultives avec tant d'amour. Les
malheureux emigrants ne se crurent en surete qu'a l'ombre du donjon de
Vincennes.
Quelque temps apres, au moment ou le sommeil engourdissait les
francs-tireurs de la compagnie, a dix heures du soir, un appel me fit
sauter sur mes jambes. Ordre etait donne de prendre les armes. Le
chassepot sur l'epaule, la cartouchiere au flanc, le sabre-baionnette
passe dans la ceinture pour eviter le cliquetis metallique du
fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du cote
du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de
pousser jusqu'a Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de
rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle
humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route a intervalles
inegaux, tantot en avant, tantot en arriere.
Les grand'gardes traversees, la compagnie, soutenue par des
francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C...,
aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec
ordre de les eparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de
reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des
Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-meme
attrape quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions
delicates.
L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait apercu des
ombres errant
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