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quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de
temperament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils
ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils epaulent, tiraient
seulement a hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite!
--Ca ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des
Prussiens commencait a mollir.
J'esperais qu'un mouvement impetueux les amenerait jusqu'a la tranchee
ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre a
l'evidence: ils ne tiraient presque plus, bientot ils ne tirerent plus
du tout, et ordre nous fut donne de cesser le feu. C'etait encore une
occasion perdue.
Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe
du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous etions a demi
consoles quand nous avions devine plus que decouvert des points noirs
epars dans l'ombre vague qui en estompait l'etendue. Des discussions
s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points representait
un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par
eux-memes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranchee.
On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques
debris de biscuit dans du cafe, a cette meme place ou la veille tant
d'obus avaient plu sur nous, et, a quatre heures, les regiments, les
brigades, les divisions, toute l'armee s'ebranla. Je demandai a mon
capitaine ce que cela signifiait.
--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions
conquises, et que les hommes tues sont morts.
Le bataillon n'etait pas content; il avait compte sur une victoire, et
c'etait une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne
sur le meme pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramene a
Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilite comme a
Courbevoie, a cette difference pres qu'au lieu de monter les
grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'ile
des Loups, a cote du grand viaduc du chemin de fer.
Sur ce fond d'ennui et de decouragement courait une trame legere de
mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne
sais pas; c'etaient des rumeurs qui disaient la verite. Nos
conversations le soir, autour d'un morceau de cheval etique, dans les
malheureuses maisons ou nous avions abrite nos fourniments, n'etaient
pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait
que l'etat-major ne croyait pas a la possibilite ni meme a l
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