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lie sur lui-meme dans un creux. Il
avait trois blessures faites par trois balles: l'une a la jambe,
l'autre au bas-ventre; la troisieme balle, entree par la tempe, avait
traverse la cervelle. Je m'agenouillai aupres de ce corps durci par la
gelee; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je
sentis sous l'epaisseur du drap un objet qui avait echappe aux
maraudeurs; c'etait le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le
serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour
vint ou je pus rapporter ce souvenir a sa famille; elle ne devait
avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait
etait mort a l'ennemi.
Quand je me relevai, j'avais froid jusqu'a la moelle des os. J'arrivai
a un endroit ou les cadavres des notres avaient ete ramasses et
couches sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels
vingt-deux zouaves; le reste appartenait a la ligne et a la mobile,
qui avaient solidement donne; je ne savais ce que je faisais en les
comptant. Parmi ces morts etendus dans les poses les plus terribles,
il y avait un lieutenant-colonel de la mobile eventre par un obus; il
paraissait dans la force de l'age; l'une de ses mains etait gantee,
l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrieme
doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation etait
fraiche encore, on le lui avait coupe pour avoir la bague. Je jetai un
dernier coup d'oeil sur ce champ funebre tout rempli de miseres, et
retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je
marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces
mains violettes, ces yeux eteints, et tous ces morts qui devaient
attendre pendant huit jours leur sepulture. Je tombai sur mon sac
comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un
sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me reveiller, et me prevint de la
part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu a
Petit-Bry, place de l'Eglise, a une heure du matin. Je me frottai les
yeux. Il etait onze heures. Si je me rendormais, etais-je bien sur de
me reveiller a temps? La prudence me conseillait de marcher. C'etait
deux heures de cigarettes a fumer; mais l'idee de m'eloigner du
bivouac ne me vint plus.
Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commencai a
faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais
pas moins de rudesse que d'activite; mais ceux que je secouais par
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