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ne grenouille qui saute dans une mare.
On se mit a courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne
fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun
de nous jouait des jambes a qui mieux mieux. Je tenais la tete de
l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans
doute. Rien encore; nous redoublons d'elan, nous touchons aux murs,
nous entrons et nous apercevons un cheval mort aupres d'un bon feu. De
canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous etions exasperes. Il
fallait cependant mettre la ferme en etat de defense au cas d'un
retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long
des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un
assemblage de treteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains
engourdies par le froid, j'allais les rechauffer a un grand feu qui
brulait dans la cour et qu'on alimentait avec mille debris.
Le genie arriva et pratiqua des meurtrieres avec des tranchees aupres
desquelles on placa des sentinelles. Au plus fort de cette besogne,
et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous
rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du cote du Bourget.
A son tour, un officier d'etat-major arriva au grand galop et nous
demanda ou etait le general de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un
autre survint, puis un autre encore, puis un quatrieme, puis un
cinquieme. Toujours meme reponse. Il y en avait parmi nous qui
trouvaient singulier qu'un officier ne sut pas ou rencontrer le
general qui commandait la division.
Avec le cinquieme officier arriva un premier obus. Il eclata en
arriere de la ferme.
--Trop long, dit Michel.
Un second eclata en avant.
--Trop court, reprit-il.
Un troisieme tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient
rectifie leur tir.
Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrieres. La,
je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son
aprete. Un courant d'air terrible s'etablit dans ces ouvertures
pratiquees en pleins moellons, et, quand le thermometre descend a 12
degres, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu.
Les yeux s'enflamment et n'y voient plus.
Cette infanterie que nous avions apercue n'arrivait pas, mais les obus
ne cessaient pas de pleuvoir avec une precision qui ne se dementait
plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'ecroulait sur ses
defenseurs; un autre eclatait dans une tranchee d
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