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frontiere bulgare etait franchie. A partir de ce point,
Serge Ladko qui, jusque-la, avait suivi de son mieux la rive droite,
serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, a partir de
Lom-Palamka, une succession de marais de huit a dix kilometres de large
n'allait pas tarder, d'ailleurs, a interdire l'approche.
Quelque absorbe qu'il fut en lui-meme, le fleuve, depuis qu'on etait
entre dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraitre
suspect. Un certain nombre de chaloupes a vapeur, de torpilleurs meme,
voire de canonnieres, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en
effet. En prevision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard,
eclater avec la Russie, la Turquie commencait deja a surveiller le
Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une veritable flottille.
Risque pour risque, le pilote preferait se tenir a distance de ces
navires turcs, dut-il pour cela se jeter dans les griffes des autorites
roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-etre capable de le
proteger, comme il l'avait fait a Orsova.
L'occasion ne se presenta pas de mettre a une nouvelle epreuve le
pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette derniere partie du
voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'apres-midi, la
barge parvenait enfin a la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait
confusement sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve,
puis, arretant pour la premiere fois depuis tant de jours le mouvement
de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond.
"Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris.
--Je suis arrive, repondit laconiquement Serge Ladko.
--Arrive?... Nous ne sommes pas encore a la mer Noire, cependant.
--Je vous ai trompe, monsieur Jaeger, declara sans ambages Serge Ladko.
Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'a la mer Noire.
--Bah! fit le detective dont l'attention s'eveilla.
--Non. Je suis parti dans l'idee de m'arreter a Roustchouk. Nous y
sommes.
--Ou prenez-vous Roustchouk?
--La, repondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine.
--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas?
--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traque, poursuivi. Dans
le jour, je risquerais de me faire arreter au premier pas.
Voila qui devenait interessant. Les soupcons primitivement concus par
Dragoch etaient-ils donc justifies?
--Comme a Semlin, murmura-t-il a demi-voix.
--Comme a Semlin, approuva Serge Ladko sans s'emouv
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