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saisit une longue-vue et
examina attentivement ce chaland.
" C'est lui!... dit-il d'une voix etouffee en laissant retomber
l'instrument.
--Vous en etes sur?
--Sur, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote
de Roustchouk, ame damnee de Striga, dont il conduit certainement le
bateau.
--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch.
Serge Ladko ne repondit pas sur-le-champ. Il reflechissait. Le detective
reprit:
--Il faut revenir en arriere jusqu'a Kilia et au besoin jusqu'a Ismail.
La, nous nous procurerons du renfort.
Le pilote hocha negativement la tete.
--Remonter jusqu'a Ismail, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'a
Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de
l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici
et attendons la nuit. J'ai une idee. Si je ne reussis pas, nous suivrons
le chaland de loin, et, quand nous connaitrons son lieu de relache, nous
irons chercher de l'aide a Sulina.
A huit heures, l'obscurite devenue complete, Serge Ladko laissa
deriver la barge Jusqu'a deux cents metres du chaland. La, il mouilla
silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication a Karl
Dragoch qui le regardait faire avec etonnement, il quitta ses vetements
et s'elanca dans le fleuve.
Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers
le chaland qu'il distinguait confusement dans l'ombre. Quand il l'eut
depasse, a distance suffisante pour ne pas etre apercu, il nagea en sens
contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher
au large safran du gouvernail. Il ecouta. Presque etouffe par le
frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre,
un air de danse parvint jusqu'a lui. Au-dessus de sa tete, quelqu'un
chantonnait a mi-voix. Cramponne des pieds et des mains a la surface
gluante du bois, Serge Ladko s'eleva d'un lent effort jusqu'a la partie
superieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.
A bord, tout etait tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans
lequel Ivan Striga s'etait sans doute retire. Des hommes de l'equipage,
cinq devisaient paisiblement, etendus sur le pont vers l'avant. Leurs
voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait
a l'arriere. Monte au-dessus du rouf, il s'etait assis sur la barre du
gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une
chanson familiere.
La chanson s'eteignit tout a coup. Deux mains
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