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en sommes tous atteints, de ce mal
etrange, quand nous avons de l'imagination; et pourquoi une telle
maladie aurait-elle un sexe?
Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie: _il n'y a
qu'un sexe_. Un homme et une femme, c'est si bien la meme chose, que
l'on ne comprend guere les tas de distinctions et de raisonnements
subtils dont se sont nourries les societes sur ce chapitre-la. J'ai
observe l'enfance et le developpement de mon fils et de ma fille. Mon
fils etait moi, par consequent femme bien plus que ma fille, qui etait
un homme pas reussi.
Je t'embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourleches de tes fromages,
t'envoient leurs amities, et mademoiselle Aurore te crie: _Attends,
attends, attends_! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une
folle quand elle rit; car, au fond, elle est serieuse, attentive,
adroite de ses mains comme un singe et s'amusant mieux du jeu qu'elle
invente que de tous ceux qu'on lui suggere.
Si je ne gueris pas ici, j'irai a Cannes, ou des personnes amies
m'appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche a mes
enfants. Quand je suis avec eux, ce n'est pas aise de bouger. Il y a
passion et jalousie. Et toute, ma vie a ete comme ca, jamais a moi!
Plains-toi donc, toi qui t'appartiens!
DCXXVI
A M. HENRY HARISSE, A PARIS
Nohant, 19 janvier 1866.
Merci pour votre excellente lettre, mon cher Americain. Tous les details
que vous me donnez sont bons; que Sainte-Beuve se porte mieux surtout,
cela me cause une joie reelle. Moi, je lutte contre l'anemie qui me
menace, et je ne songe meme pas a travailler du cerveau. Je plante des
choux toute la journee, ou je couds des rideaux et des courtepointes, le
tout a l'effet de m'installer ici dans une chambre plus petite et plus
chaude que celle ou je travaille. Je me suis tapissee en bleu
tendre parseme de medaillons blancs ou dansent de petites personnes
mythologiques. Il me semble que ces tons fades et ces sujets rococos
sont bien appropries a l'etat d'anemie et que je n'aurai la que des
idees douces et betes. C'est ce qu'il me faut maintenant.
Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd'hui une langue morte;
la bourree, cette danse si jolie, est remplacee par de stupides
contredanses; nos chants du pays, admirables autrefois et qui faisaient
l'admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cedent le pas a _la Femme a
barbe_. De belles routes remplacent nos sentiers ou l'
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