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12 mai 1867.
Ami,
Je ne crois pas a l'invasion, ce n'est pas la ce qui me preoccupe. Je
crains une revolution orleaniste, je me trompe peut-etre. Chacun voit
de l'observatoire ou le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous
ramener les Bourbons ou les d'Orleans, ils n'auraient pas beau jeu,
ce me semble, et ces princes auraient peu de succes. Mais, si la
bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration
et reussit a apaiser, avec les promesses dont tous les pretendants sont
prodigues, les besoins de liberte qui se manifestent, quelle reculade et
quelle nouveau leurre!
On est las du present, cela est certain. On est blesse d'etre joue par
un manque de confiance trop evident, on a soif de respirer. On reve
toute sorte de soulagements et d'inconsequences. On se demoralise, on se
fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remede? On a encourage
l'esprit pretre, on a laisse les couvents envahir la France et les sales
ignorantins s'emparer de l'education; on a compte qu'ils serviraient le
principe d'autorite en abrutissant les enfants, sans tenir compte de
celle verite que qui n'apprend pas a resister ne sait jamais obeir.
Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je
le crains bien.
Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus
redoutables, et, pour resister a ces sauvages enfroques, je vois le
monde de l'intelligence tourmente, de fantaisies qui n'aboutissent a
rien, qu'a subir le hasard des revolutions sans y apporter ni conviction
ni doctrine. Aucun ideal! Les revolutions tendent a devenir des enigmes
dont il sera impossible d'ecrire l'histoire et de saisir le vrai sens,
tant elles seront compliquees d'intrigues et traversees d'interets
divers, speculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en
prendre son parti, c'est une epoque de dissolution ou l'on veut essayer
de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est
trop simple, il faut y arriver toujours par le complique. Laissons
passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les
retiennent pas.
L'avenir est beau quand meme, allez! un avenir plus eloigne que nous ne
l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours
le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siecle a
beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que
nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-etre qu
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