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escendant ou remontant la Seine.
DCLXXIII
A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE)
Nohant, 5 juillet 1868.
Comme c'est aimable a toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5
juillet, qui, tout en m'ajoutant des annees, me rejouit toujours comme
s'il m'en otait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis
eloignes. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux a
soixante et dix ans qu'a trente, quand on a conserve l'intelligence, le
coeur et la volonte. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmite
dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne
t'empeche pas de voir la nature et de me ramasser de tres petites
fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprecier le magnifique
spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays,
et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolerance et
l'ambition clericale une lutte qui humilie la France.
Quant au declin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais
c'est une eclipse. Les etoiles ont des defaillances de lumiere, les
hommes peuvent bien en avoir! Ne desesperons jamais, mon ami! tout ce
qui s'eteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et
nous-memes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et reveil.
Notre etat normal resume si bien notre avenir infini!
J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti
le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi
bien. Ma vue est fatiguee aussi; je mets depuis si longtemps des
lunettes, que c'est une question de numero, voila tout. Quand je ne
pourrai plus agir, j'espere que j'aurai perdu la volonte d'agir. Et puis
on s'effraye de l'age avance, comme si on etait sur d'y arriver. On ne
pense pas a la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir
toujours pret et de jouir des vieilles annees mieux qu'on n'a su jouir
des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie a vingt
ans! Nos jours d'hiver comptent double; voila notre compensation. Ce
qui ne passe ni ne change, c'est l'amitie. Elle augmente, au contraire,
puisqu'elle s'alimente de sa duree. Nous parlons bien souvent de toi,
ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles
sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est
extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras,
tu nous charmeras encore avec ton piano. Nou
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