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e six heures du soir a deux heures du matin. On parle de mettre des
matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scene.
Quant a moi, habituee aux veilles comme toi-meme, je n'eprouve aucune
fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a
toujours de penser a autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une
autre piece pendant qu'on repete, et il ya quelque chose d'assez
excitant dans ces grandes salles sombres ou s'agitent des personnages
mysterieux parlant a demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien
ne ressemble plus a un reve, a moins qu'on ne songe a une conspiration
d'evades de Bicetre.
Je ne sais pas du tout ce que sera la representation. Si on ne
connaissait les prodiges d'ensemble et de volonte qui se font a la
derniere heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou
quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On
passe des heures a faire entrer et sortir des personnages en blouse
blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en
attendant, executent des manoeuvres incomprehensibles. Toujours le reve.
Il faut etre fou pour monter ces machines-la. Et la fievre des acteurs,
pales et fatigues, qui se trainent a leur place en baillant, et tout a
coup partent comme des energumenes pour debiter leur tirade; toujours la
reunion d'alienes.
La censure nous a laisses tranquilles quant au manuscrit; demain, ces
messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-etre.
J'ai laisse mon cher monde bien tranquille a Nohant. Si _Cadio_ reussit,
ce sera une petite dot pour Aurore; voila toute mon ambition. S'il ne
reussit pas, ce sera a recommencer, voila tout.
Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me
voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour meme, viens diner
avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure a cinq
heures.
Merci; je t'embrasse et je t'aime.
DCLXXXI
AU MEME
Nohant, 15 octobre 1868.
Me voila _cheux nous_, ou, apres avoir embrasse mes enfants et
petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilee. Il faut croire
que j'etais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'eveille de cet
_hibernage_ tout animal, et tu es la premiere personne a laquelle je
veuille ecrire. Je ne t'ai pas assez remercie d'etre venu pour moi a
Paris, toi qui te deplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand
j'ai su qu
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