|
le crut pousser une grande clameur ou fulgurait son bonheur.
Et tout ce mouvement de sa pensee se reduisit brusquement a cette parole
qu'elle crut prononcer:
"Adieu... je meurs..."
Puis il n'y eut plus rien en elle.
Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...
Sa pensee seule s'aneantit dans la folie: cette femme qui avait supporte
tant de douleurs, qui avait tenu tete a de si effroyables catastrophes,
cette admirable mere qui n'avait ete soutenue pendant son calvaire
que par l'idee fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin
s'abandonna, cessa de resister des l'instant ou elle crut sa fille
sauvee, en surete! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des
annees, fondit sur elle.
Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.
Une seconde de joie la tua.
Mais, par une consolante misericorde de la fatalite qui s'etait acharnee
sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces
de la pensee humaine!--par une sorte de pitie du sort, disons-nous,
la folie de Jeanne la ramenait aux premieres annees de sa radieuse
jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, ou elle
avait tant aime...
Pauvre Jeanne! Pauvre petite fee aux fleurs!
L'histoire injuste ne t'a consacre que quelques mots arides. Pour le
reveur qui aime a penetrer d'un pas hesitant dans les sombres annales
du passe, qui cherche en tremblant parmi l'amas des decombres, l'humble
fleurette qui a vecu, aime, souffert, tu demeures un pur symbole de la
souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous
saluons d'un souvenir emu ta douce et noble figure.
Lorsque le marechal de Montmorency revint a lui il se souleva sur un
genou et, jetant a travers la salle le regard etonne de l'homme qui
croit sortir d'un reve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante
la physionomie apaisee, mais, helas! les yeux sans vie.
Une jeune fille agenouillee devant elle, la tete cachee dans les genoux
de la folle, sanglotait sans bruit.
Francois se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux
et si melancolique.
Il se baissa vers la jeune fille et la toucha legerement a l'epaule.
Loise leva la tete.
Le marechal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mere
essayat de la retenir et il la contempla avec avidite.
Il la reconnut a l'instant.
Loise etait le vivant portrait de sa mere.
Ou plutot elle etait le commencement de Jeanne telle qu'il
|