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s ils etaient devenus pensifs, comme des
aigles poses sur les cimes des montagnes Rocheuses d'ou l'on voit
au loin s'etendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galeres,
les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnes de villes
qui paraissent des mouches et de forets aussi basses que l'herbe.
Comme des aigles, ils regardaient la plaine a l'entour, et leur
destin qui s'assombrissait a l'horizon. Toute cette plaine, avec
ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchee de leurs
ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
cosaque, elle se couvrira de debris de chariots, de lances
rompues, de sabres brises; au loin rouleront des tetes a touffes
de cheveux, dont les tresses seront emmelees par le sang caille,
et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
mort, si librement et si largement etendu. Pas une belle action ne
perira, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
poudre tombe du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
_bandoura_, a la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
etre quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais a la
tete blanchie, a l'ame inspiree, qui dira d'eux une parole grave
et puissante. Et leur renommee s'etendra dans l'univers entier, et
tout ce qui viendra dans le monde, apres eux, parlera d'eux; car
une parole puissante se repand au loin, semblable a la cloche de
bronze dans laquelle le fondeur a verse beaucoup de pur et
precieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
chateaux et les chaumieres, la voix sonore appelle tous les
chretiens a la sainte priere.
CHAPITRE IX
Personne, dans la ville assiegee, ne s'etait doute que la moitie
des Zaporogues eut leve le camp pour se mettre a la poursuite des
Tatars. Du haut du beffroi de l'hotel de ville, les sentinelles
avaient seulement vu disparaitre une partie des bagages derriere
les bois voisins. Mais ils avaient pense que les Cosaques se
preparaient a dresser une embuscade. L'ingenieur francais etait du
meme avis. Cependant, les paroles du _kochevoi_ n'avaient pas ete
vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
habitants. Selon l'usage des temps passes, la garnison n'avait pas
calcule ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essaye de faire
une nouvelle sortie, mais la moitie de ces audacieux etait tombee
so
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