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rs freres, dit Tarass Boulba,
non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
seront plus convenables dans un autre temps que celui ou nous nous
trouvons a cette heure. Devant nous est une besogne de grande
sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, a la sainte
religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin ou la meme
sainte religion se repande sur le monde entier, ou tout ce qu'il y
a de paiens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du meme
coup a la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
ruine de tous les paiens, afin que chaque annee il en sorte une
foule de heros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
meme temps, a notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
n'ont pas fait honte a la fraternite, et qui n'ont pas livre leurs
compagnons. Ainsi donc, a la religion, seigneurs freres, a la
religion!
-- A la religion! crierent de leurs voix puissantes tous ceux qui
remplissaient les rangs voisins. A la religion! repeterent les
plus eloignes, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent a la
religion.
-- A la _setch_! dit Tarass, en elevant sa coupe au-dessus de sa
tete, le plus haut qu'il put.
-- A la _setch_! repondirent les rangs voisins.
-- A la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques repeterent:
A la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire a
leur _setch_.
-- Maintenant un dernier coup, compagnons: a la gloire, et a tous
les chretiens qui vivent en ce monde.
Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup a
la gloire, et a tous les chretiens qui vivent en ce monde. Et
longtemps encore on repetait dans tous les rangs de tous les
_koureni_: "A tous les chretiens qui vivent dans ce monde!"
Deja les coupes etaient vides, et les Cosaques demeuraient
toujours les mains elevees. Quoique leurs yeux, animes par le vin,
brillassent de gaiete, pourtant ils etaient pensifs. Ce n'etait
pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
des ducats, des armes precieuses, des habits chamarres et des
chevaux circassiens; mai
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