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Gilberte. Elevee dans
l'incertain et quasi au jour le jour, j'ai peut-etre pris moi-meme
l'habitude de cette heureuse insouciance de la pauvrete. Ou mon caractere
est fait ainsi naturellement, ou bien l'insouciance de Jean me rassure;
mais il est certain que, dans nos felicitations de ce matin, aucun de nous
n'a ressenti la moindre inquietude. Il faut si peu de chose a Jean pour le
satisfaire! Il a une sobriete et une sante de sauvage. Jamais il ne s'est
mieux porte que pendant deux mois qu'il a vecu dans les bois, marchant tout
le jour et dormant en plein air le plus souvent[1]. Il pretend que sa vue
s'est eclaircie, que sa jeunesse est revenue, et que, si l'ete avait pu
durer toujours, il n'aurait jamais eu besoin de retourner vivre au village.
Mais, au fond du coeur, il a pour son pays natal une tendresse invincible,
et d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons presse
ce matin de s'etablir chez nous, et d'y vivre comme nous, sans souci du
lendemain.
[FOOTNOTE 1: Il y a une maniere de coucher sainement a la belle etoile,
malgre la fraicheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers,
mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est
d'entrer dans un paturage, de faire lever un des boeufs qui y sont couches,
et de s'etendre a sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
l'humidite, il ne s'agit que de faire lever un autre boeuf. La place
occupee pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours
parfaitement sechee, et d'une chaleur agreable et salutaire.]
"--Il y a bien assez de place ici, et bien assez de materiaux, lui disait
mon pere, pour que tu te batisses une habitation. J'ai assez de pierres et
de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai a
elever ta demeure comme tu m'as aide a relever la mienne."
"Mais Jean ne pouvait entendre a cela.
"--Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous
m'aurez etabli en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne
veux pas etre a votre charge pendant trente ans que j'ai peut-etre encore a
exister ... Quand meme vous seriez assez riche pour cela, moi je perirais
d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez ete eleve pour ne
rien faire. Quoique vous ne soyez pas faineant, et vous l'avez prouve! il
ne vous en a rien coute de reprendre l'habitude de vivre en _Monsieur_;
mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc
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