|
a certitude qu'il pouvais s'augmenter encore. Le depart
d'Edouard ne lui paraissait que le prelude du sien; car elle ignorait
la menace par laquelle il avait su forcer sa femme a garder sa rivale
pres d'elle, et a la traiter avec indulgence et bonte.
Charlotte s'acquitta noblement de la tache difficile que son mari lui
avait imposee. Pour arracher Ottilie a elle-meme, elle la surchargeait
d'occupations, et ne la laissait que fort rarement seule. Sans se
flatter qu'il serait possible de combattre une grande passion par
des paroles, elle chercha du moins a lui donner une juste idee de la
puissance de la volonte et d'une sage resolution.
--Sois persuadee, mon enfant, lui dit elle un jour, que rien n'egale
la reconnaissance d'un noble coeur, quand nous avons eu le courage de
lui aider a dompter les emportements d'une passion mal entendue.
J'ai ose entreprendre un pareil ouvrage, ose me seconder, aide-moi
a l'achever. C'est a la moderation, a la patience de la femme qu'il
appartient de conserver ce que l'homme veut detruire par sa violence
et par ses exces.
--Puisque vous parlez de moderation, chere tante, repondit Ottilie,
je dois vous dire que je me suis apercue avec chagrin que cette vertu
manque absolument aux hommes; ils ne savent pas meme l'exercer a table
quand le vin leur plait. Les plus remarquables d'entre eux troublent
ainsi pour plusieurs heures leur raison, perdent toutes les aimables
qualites qui les distinguent, et semblent ne plus aimer que le
desordre et la confusion. Je suis sure que plus d'un funeste projet a
ete arrete et execute dans un pareil moment.
Charlotte fut de son avis; mais elle changea d'entretien, car elle
avait compris qu'il ramenait la pensee de la jeune fille sur Edouard,
qui cherchait, sinon habituellement, du moins plus souvent qu'elle ne
l'aurait voulu, a augmenter sa gaiete en a chasser un souvenir facheux
en buvant quelques verres de vin de trop. Pour achever de detourner la
pensee de sa niece d'un pareil sujet, elle parla du prochain mariage
du Capitaine avec la femme que le Comte lui destinait, et ses discours
et sa contenance annoncaient qu'elle regardait cette union comme un
bonheur qui devait achever de consolider l'avenir d'un ami pour lequel
elle avait l'affection d'une soeur.
Cette revelation inattendue jeta l'imagination d'Ottilie dans une
sphere bien differente de celle qu'Edouard lui avait fait envisager.
Des ce moment, elle observa et commenta chaque parole de sa
|